Napoléon, un héritage encombrant

Samedi 27 Avril 2013 à 12:00 | Lu 7954 fois I 32 commentaire(s)

VINCENT HUGUET

Après le succès de sa version allemande, à Bonn, l’exposition “Napoléon et l’Europe” s’installe au musée de l’Armée, en version édulcorée et réduite.


«Impossible» n’est-il toujours pas français ? C’est sous les auspices de ce dicton suranné que s’est ouverte au musée de l’Armée une exposition consacrée à Napoléon et l’Europe. Elle présente d’une part la conquête de l’Europe par l’Empereur, d’autre part «l’Europe face à Napoléon», histoire de proposer une vision ni trop hagiographique, ni trop critique. «Impossible», le mot est lancé par Bénédicte Savoy, historienne française enseignant à Berlin, qui fut à l’origine de l’exposition présentée aujourd’hui à Paris. En 2005, consternation parmi les historiens et les admirateurs de Napoléon : alors que les Anglais commémorent avec faste, sur les eaux, et en présence de la reine, leur victoire de Trafalgar, les Français occultent totalement de leur côté l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz, qui s’est, elle aussi, déroulée en 1805. Jean Tulard, grand spécialiste de l’histoire de l’Empire, s’indigne : «Nous avons ignoré Austerlitz, mais nous avons dépêché un porte-avions français aux cérémonies de célébration de la victoire britannique à Trafalgar. On peut difficilement pousser plus loin la haine de Napoléon.» La haine ? On en était loin, en 1969, quand un comité présidé par le général de Gaulle organisait la commémoration de la naissance de Bonaparte (en 1769) avec parades militaires, fêtes populaires, expositions aux Archives nationales, à la Bibliothèque nationale et au Grand Palais…

C’est en constatant qu’aucune exposition de grande ampleur n’avait été organisée depuis cette date que Bénédicte Savoy a conçu pour la Kunst- und Ausstellungshalle de Bonn (sorte de Grand Palais allemand) «Napoleon und Europa. Traum und Trauma», présenté avec grand succès pendant l’hiver 2010-2011. Le jeu de mots du titre est éloquent : «Traum und Trauma» signifie «Le rêve et la blessure» et l’exposition qui se déployait alors sur 2 000 m2 avait fait accourir outre-Rhin beaucoup de Français, dont l’ancien directeur du musée de l’Armée, le général Robert Bresse, qui avait alors déclaré : «On n’est pas encore capable de porter un regard objectif sur cet homme.» La France entretiendrait-elle des liens schizophréniques avec celui que Hegel appelait «cette âme du monde» ? Comme un mélange étrange de complexe de supériorité et de culpabilité au long cours…

La version française se révèle en tout cas d’une autre nature, dont ses organisateurs se justifient dans le passionnant catalogue publié pour l’occasion. Plus modeste par sa taille, la démonstration paraît plus sage que celle déployée en Allemagne, moins passionnée, plus pédagogique, alors qu’on est aux Invalides dans le temple de la mémoire napoléonienne, le lieu du tombeau qui attire plus de 1 million de visiteurs par an.

Faut-il le regretter ? Sans doute pas, au fond, car c’est peut-être justement cette proximité qui a contraint le musée à plus de retenue, là où les Allemands avaient plus de liberté, loin du soupçon de donner dans le culte du grand homme… Mais l’histoire de cette petite translation de l’Allemagne à la France montre que deux siècles après la «bataille des nations», défaite française à Leipzig qui annonce la fin prochaine de l’Empire, la mémoire napoléonienne n’est pas tout à fait apaisée. Peut-être moins encore quand on l’aborde du côté de l’Europe, dont Napoléon fut un pionnier à sa façon, même si le catalogue rappelle que les guerres causèrent autour de 3 millions de morts. Et à ceux qui, comme la Zazie de Queneau (citée par Pierre Rosenberg dans le catalogue) pensent «Napoléon mon cul. Il m’intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con», on conseille quand même d’aller faire un tour aux Invalides.

«Napoléon et l’Europe», musée de l’Armée, Hôtel national des Invalides, 129, rue de Grenelle, 75007 Paris, jusqu’au 14 juillet. Renseignements : 0 810 11 33 99 ou 01 44 42 38 77 et www.musee-armee.fr ; catalogue Somogy, 335 p., 39 €.

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Le Brésil émancipe ses domestiques


Une Brésilienne nettoie une maison à Sao Paulo. À partir du 2 avril, les employés de maison auront une durée maximale de travail de quarante-quatre heures par semaine, le paiement majoré des heures supplémentaires et un tarif noctune.Crédits photo : YASUYOSHI CHIBA/AFP

En leur accordant les mêmes droits qu’aux autres salariés, le Sénat bouscule l’ordre social et inquiète la classe moyenne.

Sur la une de la dernière édition du magazine brésilien Veja,l’homme, un cadre en cravate bleu ciel dénouée et recouverte par un tablier de cuisine, lave la vaisselle, le regard désabusé. Le titre est sans appel: «Vous, demain». Le premier hebdomadaire du Brésil a choisi de mettre en avant les angoisses de la classe moyenne pour annoncer l’adoption à l’unanimité par le Sénat, la semaine dernière, d’une loi qui dote les employés domestiques des mêmes règles du droit du travail que les autres métiers.

À partir du 2 avril, employés de maison, nounous, gardiens, chauffeurs et aides-soignants pour les personnes âgées auront une durée maximale de travail de quarante-quatre heures par semaine, le paiement majoré des heures supplémentaires (au moins 50 % en plus du tarif horaire de base) et un tarif nocturne. Une hausse de salaire qui, pour de nombreux foyers de la classe moyenne, peut signifier la fin de leur aide domestique. D’où une crispation de la bourgeoisie équivalente à celle qu’a connue l’Europe à la fin du XIXe siècle.

«C’est une grande conquête, une révolution culturelle», salue Eliana Menezes, présidente du syndicat des domestiques deSao Paulo, rappelant que la loi touche 6,7 millions de personnes. Certes, dans les grandes villes, la situation a déjà considérablement évolué au cours des dix dernières années. «Le contexte économique a donné aux femmes de ménage un nouveau pouvoir de négociation», reconnaît Eliana Menezes. Selon l’institut de statistiques brésilien (IBGE), le revenu des domestiques a augmenté de 53,2 % au cours des dix dernières années – soit deux fois plus que les autres emplois. Ils bénéficient de la forte revalorisation du salaire minimum décidée par l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva, ainsi que de la diminution du nombre de candidates. Pour la première fois de l’histoire brésilienne, la catégorie a perdu 500.000 personnes au cours des deux dernières années. Beaucoup se tournent vers le commerce, le télémarketing ou créent leur propre entreprise.

Limiter les abus

«J’espère que cette loi va aider à changer les pratiques scandaleuses qui subsistent dans le Nordeste, où les notables ont, comme à l’époque coloniale, une mentalité esclavagiste», souligne Aline Ladvocat, gérante d’ABC Agência, spécialisée dans le recrutement de domestiques. Elle estime que le texte fixera une limite aux abus, surtout quand la femme de ménage est logée sur place. «Elle fait le ménage, va chercher les enfants à l’école, leur donne le bain, joue avec eux, prépare le dîner, débarrasse même très tard, il n’y a aucun respect», ajoute-t-elle.

La réaction de ses clientes, en particulier des plus aisées, l’a toutefois effrayée. «Cela fait cinq jours que je suis inondée d’appels de patronnes m’annonçant qu’elles vont licencier leur domestique», raconte-t-elle. En cause, le relèvement de l’indemnité de licenciement prévu par la loi et le paiement des heures supplémentaires. «Certaines veulent embaucher à un salaire plus bas pour inclure ces primes, d’autres vont renoncer à avoir une salariée, au profit de plusieurs personnes venant deux jours par semaine», dit-elle. La loi s’applique en effet aux domestiques dotées d’un contrat de travail d’au moins trois jours par semaine.

Ce qui devait être célébré comme une victoire prend parfois un goût amer. Adriana, une cuisinière hors pair au service d’une famille depuis douze ans, a été mise à la porte vendredi dernier, sa patronne ne voulant «plus avoir de lien juridique» avec elle.

Eliana Menezes veut croire qu’il s’agit d’une situation temporaire. «Il y a beaucoup d’appréhension, car les textes ne sont pas clairs, mais tout va rentrer dans l’ordre», insiste-t-elle, certaine que cela ne devrait pas augmenter la proportion d’emplois informels, déjà de 70 %. Le gouvernement, à l’origine de la loi, reste toutefois silencieux quant aux responsabilités de l’État en termes de soutien aux femmes actives – patronnes ou domestiques. Les crèches, centres de loisirs et autres structures pour les personnes âgées, privés, restent hors de portée de la majorité de la population.