Tout cela est bien loin maintenant. L’ère flamboyante de Saint-Germain s’est en réalité achevée dans les années 60. Elle était d’ailleurs née d’un hasard : l’histoire avait fait un croche-pied à notre voisin teuton. L’existentialisme, quasiment né en Allemagne du côté de Husserl et Heidegger, avait été tué dans l’œuf par le nazisme. Sans Saint-Germain-des-Prés, il n’y aurait pas eu d’après. Après les années d’occupation, Sartre expliquait à qui voulait s’asseoir à sa table que
«l’homme est condamné à être libre». On a connu sentence plus rude. Qui aurait pu s’en plaindre ? Ni Boris Vian, ni les frères Prévert, ses voisins de table.
Assez vite, des concepts qui s’échafaudaient dans la fumée des Gauloises, ne resta que cette liberté vivifiante. Par chance pour la philosophie, le jazz avait pris ses quartiers ici. Débarqué au grand air avec les GI sur les plages de Normandie, il s’épanouissait en sous-sol dans les caves. Au Club Saint-Germain ou au Blue Note, le style Nouvelle-Orléans et le be-bop triomphaient grâce à Sidney Bechet, Miles Davis ou Duke Ellington.
Aujourd’hui, fin de la séquence. Jean-Marc, le SDF, n’est pas le seul à avoir connu une translation. La Hune vient de quitter le boulevard – cette librairie mythique se trouvait autrefois juste en face du Flore. Elle est allée s’installer 100 m plus loin, à côté du Bonaparte, presque en périphérie du village. «Elle est partie au fond de la cour», accuse, amer, le vieux kiosquier : «Tout le monde ici veut faire de l’argent. C’est comme partout, les maisons d’édition ont simplement résisté un peu plus longtemps que les commerçants.»
En 1957, Gallimard avait racheté la librairie du Divan. En 1976, Flammarion avait acquis La Hune. La fameuse librairie a gagné quelques mètres carrés supplémentaires mais, loin du passage sur le boulevard, elle a aussi perdu dans l’histoire une partie de son chiffre d’affaires. C’est le prix de l’immobilier qui régit le quartier. «Le luxe gagne, librairie par librairie, les beaux emplacements, confie un client. De toute façon c’est fini depuis longtemps, vous êtes ici dans un secteur touristique, un jour on vendra des statues de Sartre made in China, ça va venir.» Un des responsables de L’Ecume des pages, la toute dernière librairie du boulevard, le confirme : «Notre rayon papeterie se développe, nous vendons de plus en plus de cartes postales. Heureusement, une partie de notre clientèle parisienne vient ici en touriste culturel, c’est une sorte de rituel de passer par chez nous et d’acheter les livres du mois.»
Un érudit qui a suivi la conversation nous arrête dans les rayons : «Depuis la nuit des temps, les gens ont fui Saint-Germain ; hier, c’était trop pauvre, aujourd’hui, c’est trop cher ! On parle des caves de Saint-Germain, mais c’est une illusion rétrospective : c’étaient juste des tremplins. Chanter devant trois étudiants fauchés et deux intellectuels sans le sou, ça ne permettait pas de survivre.» Dans les années 50 les jeunes rêvaient de traverser la Seine. La liste des migrants est longue. Barbara, Ferré, Brassens, Brel, Aznavour, Gréco, Béart… Quitter Saint-Germain-des-Prés pour chanter à l’Olympia était un symbole de réussite. Et puis ce sont aussi les disques et la télévision qui ont eu raison des caves. Françoise Hardy, Sheila, Jacques Dutronc, Eddy Mitchell, Johnny Hallyday et beaucoup d’autres firent ainsi leur première grande apparition rive droite.
«Superficiel», l’adjectif revient en boucle. La jeune kiosquière s’en plaint : «C’est de plus en plus rare, les lecteurs qui commentent les articles de la veille en achetant le journal du jour. Hier, c’était la norme, on connaissait les opinions des uns et des autres. Aujourd’hui, c’est tout à fait exceptionnel.» A croire que, à force de retourner leur veste, les Germanopratins n’ont plus d’opinions politiques. «Il y a de moins en moins de stars», affirme en tout cas un garçon de café. Son aîné nous raconte l’époque où, le temps d’une photo, les charmes de Jean Seberg et de Jane Fonda, les rondeurs espiègles de Brigitte Bardot, concurrençaient l’austère Simone de Beauvoir, dont le Nouvel Obs n’avait pas encore révélé la forme du postérieur.
A une table du Bonaparte, notre érudit, habillé à la Léautaud, nous décrit le déclin du quartier : «L’histoire s’est précipitée dans les années 80 avec la mort des dinosaures. Sartre a cassé sa fameuse pipe, Beauvoir l’a suivi six ans après.» Dix ans plus tard, les jeux étaient faits : «Le luxe a besoin de “racines”, de “mythologies”, pour vendre ses sacs hors de prix. Comment justifier sinon ces chaussures qui coûtent trois Smic ou ces porte-clés à 350 € ? Rive gauche caviar ! Ainsi le luxe est venu sucer la culture, ou ce qu’il en reste.»
Emporté par son sujet, il continue : «En 1996, le bailleur de la librairie Le Divan a préféré des loyers payés par Dior aux pépettes moins fiables de Gallimard. La librairie s’est exilée, pour le plus grand bonheur des habitants du XVe arrondissement. La même année, Publicis revendait le Drugstore des Champs-Elysées à Armani. Le créateur italien a dépensé 100 millions de francs pour en faire un magasin et venir se ressourcer à la culture des années 50 et 60.» Armani a ainsi également investi Saint-Germain, juste à côté de la brasserie Lipp. Louis Vuitton aussi gratte un peu d’âme, mètre par mètre : «Tout le monde a été surpris quand La Hune a laissé la place à un de leurs magasins. Il faut reconnaître aux gens du luxe un certain savoir-faire : douze ans pour transformer le boulevard en un copié-collé de l’avenue Montaigne.»